par Sandy BERGÈS
La biodiversité a longtemps été perçue comme une contrainte ou un sujet réservé à la protection de la nature mais aujourd’hui elle est reconnue comme un facteur clé de performance et de résilience des exploitations agricoles. Les services qu’elle rend sont nombreux : pollinisation, régulation naturelle des ravageurs, fertilité des sols ou adaptation au changement climatique. La nature est également un immense laboratoire d’innovation. Cette approche, connue sous le nom de biomimétisme, consiste à s’inspirer des mécanismes développés par le vivant pour concevoir des solutions plus performantes et durables.
Face aux défis économiques et environnementaux, agriculteurs, chercheurs et entreprises innovent pour mieux intégrer la biodiversité au cœur des systèmes de production.
La biodiversité : un levier stratégique pour l’agriculture
La biodiversité regroupe l’ensemble des organismes vivants, leurs interactions et les écosystèmes dans lesquels ils évoluent. En agriculture, elle ne se limite pas aux espèces emblématiques ou protégées, elle inclut également les insectes auxiliaires, les pollinisateurs, les vers de terre, les micro-organismes du sol ou encore les oiseaux et mammifères. Alors qu’environ un tiers des surfaces terrestres est dédié à l’agriculture, les liens entre biodiversité et production agricole sont devenus un enjeu majeur à l’échelle mondiale. Les travaux de l’INRAE montrent que la biodiversité n’est plus seulement considérée comme un patrimoine naturel à préserver, mais également comme un véritable facteur de production et de résilience des systèmes agricoles.
Depuis plusieurs décennies, la simplification des territoires, l’intensification agricole, l’artificialisation des territoires ainsi que les changements climatiques ont contribué à son déclin. Cette diminution a un impact direct sur la fertilité des sols, la régulation des bioagresseurs et la capacité des cultures à faire face aux aléas climatiques. Elle réduit également les nombreux services écologiques rendus gratuitement aux cultures.
Ces services sont pourtant essentiels. Les pollinisateurs sauvages et domestiques participent à la fécondation d’une grande partie des cultures alimentaires. Selon la FAO, près de 75 % des principales cultures mondiales destinées à l’alimentation humaine dépendent au moins en partie de la pollinisation animale. Une plus grande diversité de pollinisateurs contribue également à améliorer les rendements et la qualité des productions
Les chercheurs de l’INRAE rappellent que les milieux agricoles abritent également une biodiversité complexe composée d’espèces auxiliaires capables de réguler naturellement les bioagresseurs. Carabes, syrphes, chrysopes, parasitoïdes ou encore organismes du sol composent ce que les scientifiques appellent la biodiversité fonctionnelle, c’est-à-dire l’ensemble des espèces qui fournissent des services écosystémiques utiles aux agriculteurs.
Les bénéfices de cette biodiversité ne concernent pas uniquement les grandes cultures. En viticulture, le projet BIOCONTROL , mené dans plusieurs régions viticoles françaises dont la Bourgogne, a montré que la complexité du paysage environnant influence la présence d’organismes utiles tels que les oiseaux, les chauves-souris et certains prédateurs arthropodes, contribuant indirectement à la régulation des ravageurs. Les bénéfices vont également bien au-delà de la seule protection des cultures. Une étude menée auprès d’arboriculteurs biologiques européens révèle que les agriculteurs associent aussi la biodiversité à la qualité du paysage, à la préservation de l’environnement, au bien-être au travail, à l’image de leur exploitation et à la pollinisation.
Au-delà de ses bénéfices environnementaux, la biodiversité contribue également à sécuriser les rendements, limiter certains coûts de production et renforcer la durabilité économique des exploitations. Ainsi, la biodiversité apparaît aujourd’hui comme un véritable levier de performance agronomique, environnementale et économique pour les exploitations agricoles.
Favoriser la biodiversité à l’échelle de l’exploitation et du paysage
Pour favoriser la biodiversité, cela passe souvent par la création ou le maintien d’infrastructures agroécologiques comme des haies, des bandes fleuries ou enherbées, des mares, des bosquets ou des zones humides. Ces éléments sont des habitats favorables à la faune et à la flore et jouent également un rôle de corridors écologiques permettant aux espèces de circuler au sein du paysage agricoles. L’Office français de la biodiversité et l’INRAE soulignent que ces infrastructures rendent plusieurs services simultanément : préservation de la biodiversité, amélioration de la qualité de l’eau, limitation du ruissellement ou encore renforcement de la régulation biologique des ravageurs.
Les observations réalisées sur la plateforme expérimentale CA-SYS à l’INRAE de Bretenière illustrent concrètement ces bénéfices. Le dispositif comprend notamment plusieurs kilomètres de haies ainsi que des bandes fleuries et enherbées destinées à favoriser la présence d’auxiliaires. Les suivis menés sur les populations d’araignées et de carabes permettent d’évaluer leur contribution à la régulation naturelle des bioagresseurs.
Les recherches menées dans le cadre du projet BIOCONTROL montrent également que la proportion d’habitats semi-naturels autour des parcelles peut influencer positivement l’abondance des oiseaux et l’activité insectivore des chauves-souris. Ces résultats illustrent l’importance de raisonner les aménagements non seulement à l’échelle de l’exploitation mais aussi à celle du paysage agricole dans son ensemble.
Cette approche est confirmée par les travaux de Sandrine Petit et Claire Lavigne (INRAE ; https://hal.inrae.fr/hal-02788164) qui montrent que de nombreux auxiliaires et pollinisateurs utilisent successivement différents habitats au cours de leur cycle de vie. Les haies, bandes fleuries, bosquets et autres habitats semi-naturels deviennent alors des éléments essentiels au maintien des populations et des régulations naturelles.
Dans les vergers biologiques européens étudiés par l’INRAE, les aménagements les plus fréquemment mis en œuvre sont les haies, les bandes fleuries, les nichoirs à oiseaux, les refuges pour chauves-souris et la gestion adaptée de l’enherbement. En moyenne, les agriculteurs combinent plus de quatre techniques favorables à la biodiversité fonctionnelle sur leur exploitation (https://hal.inrae.fr/hal-04066804v1/document).
De la recherche aux solutions concrètes : l’innovation au service de la biodiversité et l’écosystème AgrOnov
La biodiversité est complexe à observer et à quantifier. Pourtant, sa prise en compte dans les systèmes agricoles nécessite de pouvoir mesurer son évolution et les services qu’elle rend aux cultures. Les innovations technologiques permettent aujourd’hui d’améliorer considérablement le suivi et la compréhension des écosystèmes agricoles.
L’intelligence artificielle, les pièges photographiques automatisés, les capteurs connectés, les drones ou encore les analyses d’ADN environnemental offrent de nouvelles possibilités pour identifier les espèces présentes, suivre leur évolution et mesurer l’impact des pratiques agricoles. Ces outils permettent de passer progressivement d’une approche essentiellement qualitative à une approche plus objective et quantifiable de la biodiversité. Ils facilitent également le suivi des actions mises en œuvre sur les exploitations et la valorisation des démarches engagées dans le cadre de certifications environnementales, de projets territoriaux ou de programmes de recherche.
L’un des principaux enjeux reste néanmoins le développement d’indicateurs simples et accessibles. Les travaux menés dans le cadre du projet ECOORCHARD montrent que de nombreux agriculteurs mettent déjà en place des aménagements favorables à la biodiversité mais peinent encore à mesurer concrètement les bénéfices obtenus. Le développement d’outils de suivi adaptés apparaît donc comme un levier essentiel pour accompagner l’adoption de ces pratiques.
Les projets de recherche et les plateformes expérimentales jouent également un rôle majeur dans cette dynamique. Les dispositifs tels que CA-SYS, BIOCONTROL ou ECOORCHARD permettent d’apporter des références techniques concrètes sur les interactions entre biodiversité, pratiques agricoles et performances des systèmes de production. Ils contribuent à transformer les connaissances scientifiques en solutions directement mobilisables sur le terrain.
Transformer ces avancées scientifiques en solutions utilisables sur le terrain constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour accélérer la transition agroécologique. En tant que pôle d’innovation en agroécologie, AgrOnov accompagne cette transition en favorisant les collaborations entre entreprises, chercheurs, agriculteurs et acteurs des territoires. Son écosystème rassemble de nombreuses structures innovantes qui contribuent à mieux connaître, mesurer et préserver la biodiversité.
Parmi elles, BeeGuard, OFApidologie, Natural Solutions, Argaly et A.T.M.O. développent des outils et expertises permettant d’observer le vivant, de suivre les pollinisateurs, de caractériser les écosystèmes ou encore d’exploiter les données environnementales.
D’autres adhérents, tels que Humeos, Novasol Experts, Du Carbone au Cœur des Sols, Agrene, Laboratoire Excell ou Laboratoire LaRaSpiral, contribuent à une meilleure connaissance de la biodiversité des sols, véritable réservoir du vivant au sein des exploitations agricoles.
Enfin, Amiroy, Biomanity, De Sangosse, Lallemand, Oryzya, Redox Nutrients, GreenCell, Greenphage et Elicit Plant développent des solutions innovantes dans les domaines de la microbiologie des sols, de la nutrition végétale ou encore de la résilience des cultures face aux stress biotiques et abiotiques.
L’ensemble de ces innovations illustre la diversité des approches nécessaires pour préserver la biodiversité agricole : mieux connaître les espèces présentes, comprendre les interactions biologiques, restaurer les fonctionnalités des sols et renforcer les mécanismes naturels des cultures. AgrOnov agit ainsi comme interface entre les entreprises, les organismes de recherche, les agriculteurs et les territoires afin d’accélérer l’expérimentation et le déploiement de solutions innovantes au service d’une agriculture plus résiliente.
Quels leviers pour accélérer la prise en compte de la biodiversité ?
Malgré les connaissances scientifiques acquises ces dernières années, la biodiversité peine encore à être pleinement intégrée dans les systèmes agricoles. Si les bénéfices des pollinisateurs, des auxiliaires ou des infrastructures agroécologiques sont aujourd’hui largement démontrés, leur adoption à grande échelle se heurte encore à plusieurs freins : manque de références technico-économiques, difficulté à mesurer les résultats obtenus, temps nécessaire pour observer les effets ou encore absence de valorisation économique directe.
L’un des premiers enjeux consiste à développer davantage de références terrain et de fermes démonstratrices permettant aux agriculteurs de visualiser concrètement les bénéfices des aménagements favorables à la biodiversité. Les plateformes expérimentales comme CA-SYS jouent déjà un rôle important mais ces approches gagneraient à être davantage déployées au sein des exploitations agricoles et des territoires.
Le développement d’outils d’aide à la décision constitue également un axe majeur. De nombreux progrès restent à accomplir pour intégrer la biodiversité dans le pilotage quotidien des exploitations, notamment à travers des indicateurs simples, des outils numériques ou encore des méthodes permettant d’évaluer les services rendus par les auxiliaires, les pollinisateurs ou la biodiversité des sols.
L’enjeu est également collectif. Les résultats obtenus sont souvent plus importants lorsque les démarches sont construites à l’échelle d’un territoire ou d’une filière plutôt qu’exploitation par exploitation. Plusieurs initiatives illustrent cette dynamique. En Bourgogne-Franche-Comté, le Club AgroEcos porté par Alliance BFC, contribue à diffuser les connaissances et les bonnes pratiques à travers des formations, webinaires et temps d’échanges dédiés à l’agroécologie. La FREDON Bourgogne-Franche-Comté mène également des actions de sensibilisation et d’animation autour des liens entre biodiversité et territoires. Dans le vignoble, certains ODG s’engagent également sur ces sujets afin de construire des démarches collectives à l’échelle des appellations. L’ODG de Morey-Saint-Denis, par exemple, s’intéresse à la manière de mieux intégrer la biodiversité dans les pratiques viticoles et dans la réflexion territoriale. Ces démarches permettent de dépasser une juxtaposition d’actions individuelles pour construire une véritable stratégie collective en faveur du vivant.
Cette dynamique est notamment illustrée par Vignerons Engagés, dont la préservation de la biodiversité constitue l’un des sept engagements majeurs. L’association accompagne les exploitations dans la mise en œuvre d’actions concrètes en faveur du vivant, démontrant que les enjeux environnementaux peuvent être pleinement intégrés dans une démarche de filière.
Enfin, la question de la valorisation économique des pratiques favorables à la biodiversité reste ouverte. À l’image des marchés volontaires du carbone, plusieurs réflexions émergent aujourd’hui autour de mécanismes de reconnaissance ou de crédits biodiversité destinés à valoriser les services rendus par les agriculteurs. Si ces modèles restent encore à construire, ils représentent une piste intéressante pour accélérer la transition. La France figure d’ailleurs parmi les pays pionniers sur ce sujet avec le dispositif France Crédits Biodiversité, qui permet de financer des opérations de restauration écologique à travers la création et la vente de crédits biodiversité issus de sites agréés par l’État. Plusieurs projets disposent déjà de crédits disponibles à la vente, témoignant de l’émergence progressive de nouveaux modèles économiques autour de la préservation du vivant. Si ces mécanismes restent encore récents, ils pourraient à terme contribuer à mieux reconnaître et valoriser les actions engagées par les agriculteurs, les filières et les territoires en faveur de la biodiversité.
AgrOnov s’est positionné en tant que partenaire dans un appel à projet HORIZON dont le porteur est l’Institut technique MIGAL (Israel) et rassemblant des partenaires de toute l’Europe. L’objectif de ce projet est de mettre au point et valider un cadre décisionnel fondé sur les données, centré sur les agriculteurs, stratégique et à plusieurs échelles. Ce cadre permettra aux agriculteurs et aux décideurs politiques de choisir des voies d’agrobiodiversité adaptées au contexte local qui renforcent la prospérité des agriculteurs, la résilience écologique ainsi que la sécurité alimentaire et nutritionnelle de la population, sans entraîner une nouvelle homogénéisation régionale.
La méthode est basée sur quatre points :
- Savoir, et connaissances : rassembler les données disponibles sur le climat, les sols, les pratiques, etc.
- Concevoir des pratiques appropriées aux territoires
- Les implémenter, les tester, les quantifier
- Construire une chaine de valeur comprenant la valorisation des pratiques
La candidature a été déposée le 17/09/2026, et nous attendons les résultats d’ici la fin de l’année pour un démarrage escompté à l’automne 2027 !